Se préparer, vivre
et survivre à un
mouvement social
Lebo (elle)
Afrique du Sud
Cette histoire fait partie du guide "L’accès aux ressources pour les groupes et mouvements dirigés par des jeunes: Un guide de réflexion destiné aux donateurs et membres d’organisations de jeunes".Vous pouvez écouter et/ou lire l'histoire d’Amanda ci-dessous ou aller directement aux exercices proposés pour les donateurs ou à ceux pour les groupes et mouvements dirigés par les jeunes.
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Se préparer au mouvement
Lebo ne se rappelle pas à quoi elle pensait le jour où le mouvement #FeesMustFall a commencé. Elle venait de sortir d’une des dernières classes de son premier cycle universitaire ; elle avait la tête dans les nuages. A la porte de l’université, en rentrant chez elle, elle a entendu une voix familière avec un ton solennel déclarant que l’université était occupée. La confusion régnait. Toutes les portes étaient bloquées. Elle a compris ce qui se passait quand elle a réalisé que la personne qui parlait était une de ses amies d’un groupe de lecture sur la pensée noire radicale. « Nous occupons l’université », a-t-elle dit. « Tu te joins à nous ? »
Elle s’est débarrassée de son air confus, a couru à la maison chercher des vêtements et est retournée directement au campus. Ce serait sa nouvelle maison.
En elle, elle savait que quelque chose allait se passer. En un sens, elle s’était préparée à ce mouvement pendant toute une année en participant au groupe de lecture. Le groupe était clandestin et très discipliné : la lecture était partagée le lundi et le groupe de discussion se réunissait le vendredi. Au cours de l’année, les lectures sont devenues plus militantes et les réflexions plus profondes.
L’annonce d’une augmentation de 10,5 % des frais d’inscription à l’université a été l’étincelle qui a donné naissance au mouvement. Pourtant, les piliers du mouvement étaient plus profonds. Ils avaient été construits au cours de longs débats autour de la pensée noire critique et de la remise en question du néolibéralisme.
Il y avait un sentiment d’agitation parmi les jeunes et les étudiants noirs sud-africains. Quelques mois plus tôt, des manifestants avaient jeté des excréments sur une statue du colonialiste britannique Cecil John Rhodes, regardant paisiblement l’océan depuis l’université du Cap. Les manifestants ont exprimé leur dégoût collectif face à la célébration du colonialisme blanc et ont demandé que la statue soit enlevée : un signe clair que le temps des absurdités touche à sa fin.
Vivre le mouvement
Pendant #FeesMustFall, Lebo était la fille en vélo. Elle s’est mise au service du mouvement. Tout bougeait si vite que sa tête tournait. Les choses ont commencé à bouger.
Après une semaine d’occupation, les étudiants ont renvoyé chez eux tout le personnel de nettoyage et ont commencé à gérer l’université. Vivre à l’université signifiait qu’ils devaient nettoyer, cuisiner, organiser des manifestations et gérer les relations avec les médias, entre autres tâches. Chaque matin, une équipe entière était chargée de préparer la nourriture pour les occupants. À l’université de Lebo, l’occupation était gérée par quatre autres équipes : médias, action directe, juridique et médicale.
Comment ont-elles réussi à se doter de ressources et à coordonner tout ce travail ? Lebo explique que les médias accordaient tellement d’attention au mouvement que les ressources semblaient tout simplement affluer : ils recevaient, par exemple, des dons de papier toilette, de serviettes hygiéniques, de matériel et de nourriture.
Lebo explique qu’il y avait beaucoup d’adrénaline dans l’air mais qu’il était difficile de voir l’ensemble du tableau : d’où venaient les ressources et pourquoi ?
Le 23 octobre 2015, pour apaiser les manifestants, le président de l’époque, Jacob Zuma, a invité des étudiants à Pretoria pour une rencontre. Deux douzaines de bus sont apparus de nulle part pour conduire les étudiants à la rencontre. Lebo ne sait toujours pas qui a payé les bus.
A Pretoria, il a été annoncé qu’il n’y aurait pas d’augmentation des tarifs en 2016. Pourtant, pour beaucoup d’étudiants militants, ce n’était pas une victoire.
Il est finalement devenu évident qu’en plus des dons individuels reçus, un parti politique avait payé certains des leaders étudiants pour qu’ils cooptent le mouvement et séparent les étudiants en factions. Lorsque Lebo et ses amis ont pris conscience de cela, ils se sont sentis confus, désillusionnés et en colère. Les étudiants qui étaient associés au parti politique ont perdu toute crédibilité. Ils ont été effectivement isolés par le reste du mouvement.
Le mouvement s’est poursuivi tout au long de l’année 2016 au milieu de l’adrénaline, des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc, des cris, des chants, du sang, des pierres, de l’attention des médias et de la brutalité policière. Toute l’Afrique du Sud tremblait, dit Lebo.
Survivre au mouvement
En 2017, #FeesMustFall s’est éteint. Les militants ont été drainés et traumatisés, luttant contre le syndrome de stress post-traumatique. Leurs désirs profonds de changement systémique sont restés pour la plupart sans réponse. Le mouvement avait perdu son élan avec un sentiment de confusion. On ne savait pas très bien qui avait gagné et qui avait perdu.
Lebo observe que les organisations de la société civile (OSC) avaient extrait le langage et les critiques qu’elles aimaient, mais pas nécessairement la profondeur des idéologies sous-jacentes. Pour Lebo, c’est comme si nous étions de retour à l’époque qui a précédé le début du mouvement, sauf que la société civile « parle comme eux » aujourd’hui.
Certaines des anciennes personnes dirigeantes du mouvement ont rejoint des OSC, certaines font des projets communautaires, certaines ont lancé des entreprises sociales et d’autres se sont lancées dans la politique. Nombre d’entre elles sont restées paralysées par des traumatismes. Certaines ont été emprisonnées et plus tard condamnées à des peines avec sursis ou maintenues en résidence surveillée.
Le mouvement s’est éparpillé. Pourtant, les idées qui ont fondé le mouvement ont laissé une impression sur la génération d’étudiants de Lebo. Les mouvements sociaux peuvent s’enflammer puis s’éteindre. Mais grâce à sa participation à #feesmustfall, Lebo est devenue activiste.
Ejercicios para los donantes, aliados y facilitadores
A quoi cela ressemble-t-il de fournir des ressources à un mouvement social sans le coopter ?
Engagez une réflexion avec vos collègues autour de cette question.
Écrivez les principes de votre organisation en ce qui concerne le travail avec les mouvements sociaux. Comme source d’inspiration, vous pouvez revoir ceux conçus par 350.org pour soutenir les grèves climatiques menées par les jeunes
Un manifeste pour une prise en charge personnelle et collective
La santé mentale des étudiants a été sérieusement affectée par leur participation au mouvement. En général, les militants peuvent être confrontés à de graves problèmes de santé mentale, souvent invisibles.
Afin de soutenir les organisations dirigées par des jeunes en ce qui concerne leur santé mentale, vous pouvez commencer par vous assurer que vous disposez de certains principes internes pour promouvoir les soins personnels et collectifs au sein de votre organisation.
Vous pouvez également créer un manifeste sur le bien-être mental. Voir par exemple le « Manifestx » du bonheur de Frida.
Pour concevoir votre propre manifeste, vous pouvez suivre les étapes indiquées en bas.
Une fois que vous aurez réfléchi à votre propre prise en charge personnelle et collective, vous voudrez peut-être commencer à envisager d’intégrer un volet sur la santé mentale pour soutenir les militants dans le cadre des ressources que vous proposez.
Élaboration d’un manifeste sur la prise en charge personnelle et collective pour notre organisation
Matériel
Ciseaux, papier de couleur, marqueurs, colle, tableau ou papier.
Taille du groupe : 10 à 100 personnes.
Proposer un manifeste
Préparation
Découper du papier de couleur de différentes formes et tailles.
Placez les papiers découpés à côté de gros morceaux de papier, répartis dans la pièce avec les phrases suivantes:
1. Une belle vie ressemble à ceci:
2. Dans ma vie, je prends soin de moi en…
3. Lorsque j’entre dans l’espace que [organisation de x groupes / partenaires] crée, je veux ressentir…
4. Pour protéger mon bien-être personnel, je peux arrêter…
5. Avant tout, je crois que pour donner le meilleur de moi-même dans mon travail, j’ai besoin…
Il doit y avoir cinq endroits dans la salle avec une des phrases ci-dessus, des marqueurs et du papier de couleur de différentes tailles et couleurs.
Étape par étape
• Invitez vos collègues à créer un manifeste de prise en charge personnelle et collective : un document qui compile de manière créative votre vision, vos valeurs, vos motivations et vos intentions en matière de prise en charge.
• Demandez à chaque personne présente dans la salle de compléter les phrases à l’aide de symboles, de dessins, de mots et de phrases. Gardez une idée par papier.
• Demandez à chaque personne de choisir trois papiers dans les 5 endroits et de les apporter au centre.
• Jouez avec les différentes phrases jusqu’à ce qu’elles ressemblent à quelque chose qui satisfasse tous les participants.
• Collez tous les papiers sur un tableau de papier.
• Après l’atelier, vous pouvez demander à un membre du groupe de rédiger le manifeste si vous voulez
Exercices pour les groupes et mouvements dirigés par des jeunes
Renforcer vos bases
Lebo explique que les discussions du groupe de lecture ont aidé à construire les bases du mouvement #feesmustfall. Quelles activités pourriez-vous faire pour approfondir les bases idéologiques de votre groupe ou mouvement ?
Avant chaque réunion avec vos collègues militants, consacrez une demi-heure à l’organisation d’un cercle de parole comme espace de réflexion, d’apprentissage et de ralliement autour des idées, des aspirations et des valeurs qui guident chacun d’entre vous.
Voici quelques questions que vous pourriez aborder :
Comprendre vos bases idéologiques
- Comment chacun d’entre vous comprend-il le changement social ?
- Quelles sont les valeurs qui guident votre engagement dans un mouvement social ?
- Quel changement souhaitez-vous réaliser ensemble ?
Se préparer à un mouvement
- Quels types de ressources sont nécessaires pour que ce mouvement s’épanouisse ?
- De quoi avez-vous besoin pour soutenir le mouvement ?
- De quels types d’organisation et de leadership avez-vous besoin ?
- Quel serait le scénario dans lequel le mouvement pourrait ou devrait se dissoudre ou se transformer ?
Soutenir votre mouvement
- Que pouvez-vous faire pour vous soutenir mutuellement au cours des différentes phases et actions que vous organiserez et auxquelles vous participerez ?
Le mouvement “Extinction Rebellion” a mis l’accent sur le bien-être de ses membres et a rassemblé un certain nombre de ressources et de lignes directrices utiles. Voici quelques-unes des méthodes qu’ils utilisent pour maintenir le bien-être au sein de leur mouvement:
- Les cercles de parole qui suivent les actions
- Guide du copain
- Connexion à votre corps et à vos sentiments
- Se connecter à vos valeurs
- Se connecter les uns aux autres
- Se connecter à la nature
Pourriez-vous adopter l’une de ces activités ou d’autres activités de bien-être pour soutenir les membres de votre mouvement ?
Cooptation
- Voyez-vous des risques d’une quelconque forme de cooptation de votre mouvement ?
- Avez-vous l’intention d’interagir avec des entités politiques, institutionnelles ou autres ?
- Comment souhaitez-vous que cette interaction se déroule?
- Y a-t-il un acteur qui pourrait avoir un intérêt à corrompre des membres du mouvement ou à promouvoir la division ?
- Comment pourriez-vous anticiper et atténuer ce risque?
Autres histoires et exercices
Avez-vous fait l’un des exercices précédents ? En quoi l’histoire de Lebo vous a-t-elle conduit à envisager différemment votre rôle de donateur ou d’organisateur ? Faites-nous part de vos réflexions en écrivant à youth@civicus.org.
Ces exercices et histoires, ainsi que d’autres, sont disponibles dans la version pdf du guide « L’accès aux ressources pour les groupes et mouvements dirigés par des jeunes. Un guide de réflexion destiné aux donateurs et membres d’organisations de jeunes”

